L'ETERNEL AMOUREUX ERRANT

Prologue

L’erreur de Dieu

 

 

Celui qui est dans l’enfer permanent ne meurt jamais.

 

Bouddha

 

 

 

 

Des textes anciens peu connus racontent que la Genèse ne s’est pas déroulée comme le décrit la version officielle de l’Ancien Testament.

 

Au commencement, Dieu créa le ciel et la Terre. Tout n’était que solitude et chaos. Des ténèbres couvraient la surface de l'abîme. Le souffle de Dieu plana à la surface des eaux. Il dit: « Que la lumière soit! ». Et la lumière fut. Dieu appela la lumière, jour, et les ténèbres, nuit.

 

En créant le premier soir et le premier matin, il créa le temps.

 

Dans les jours qui suivirent, il créa le soleil et la lune et les astres et les plantes et les animaux. Il créa aussi deux sortes d’êtres immortels : les anges et les démons. Les anges étaient asexués, leur plaisir était purement spirituel. Les démons étaient sexués, leur plaisir était principalement physique.

 

Dieu aurait pu s’arrêter là. Mais, en voulant parachever son œuvre, il commit une erreur aux conséquences incalculables. Il décida d’ajouter à Gan Edinu, le Jardin d’Eden, celui dont il pensait faire le sommet de la création : l’être humain. Il mélangea de la terre et de l’eau dans le creux de sa main et façonna Adam.

 

Dieu ayant une haute opinion de lui-même, il fit Adam à son image et à sa ressemblance. Il est vrai qu’il n’avait aucun autre modèle. Là est sans doute l’origine de tous les problèmes qui suivirent.

 

A peine lui eut-il insufflé la vie qu’Adam commença à se plaindre.

«  Dieu, je te remercie de m’avoir créé mais maintenant que tu as aussi créé le temps, que vais-je faire seul pendant l’éternité ? Et, de plus, à quoi me servira ma vie si je n’y prends aucun plaisir ? »

Dieu aurait pu s’irriter que sa créature ne prenne la parole pour la première fois que pour exiger plus de lui. Mais avec l’indulgence coupable d’un père pour son enfant turbulent, il accepta d’exaucer le désir d’Adam, au lieu de s’en tenir à son plan initial.

Il reprit de la terre et de l’eau et façonna un autre être humain, qu’il appela Lilith. Adam et Lilith étaient différents par leur sexe mais ils étaient égaux en tout. Dieu leur expliqua qu’ainsi ils pourraient se parler, avoir autant de plaisir qu’ils le voudraient et se reproduire à l’infini.

 

Adam et Lilith étaient d’une grande beauté. Ils se regardèrent et se désirèrent. Ils voulurent faire l’amour pour la première fois. Adam dit à Lilith :

« Allonge-toi sur le dos, je vais me mettre sur toi.

-       D’accord, et la fois d’après, c’est moi qui me mettrais sur toi.

-       Non, je ne me coucherai jamais sous toi. Tu es faite pour être dessous, je te suis supérieur.

-       Tu ne m’es pas supérieur. Je suis ton égale. Dieu nous a créés de la même manière, avec la même terre et la même eau. Si tu veux faire l’amour avec moi, ce sera comme je l’accepte moi. Et si je veux faire l’amour avec toi, ce sera comme tu l’acceptes toi.

-       Je n’ai pas à te demander ton avis. Dieu m’a créé en premier. Il t’a créée pour moi. Tu m’appartiens. Tu dois m’obéir. Je disposerai de toi à chaque fois que j’en aurai envie et de la façon que je voudrai. Couche-toi sur le dos maintenant, je vais te prendre.

-       Tu ne me prendras pas. Je ne suis pas à toi. Je suis ton égale.

-       Non, tu ne l’es pas. Tais-toi et obéis. »

 

Leur altercation s’envenima. Aucun des deux ne voulut céder. Ils se battirent et se querellèrent toute la nuit mais, étant de force égale, aucun ne réussit à prendre l’avantage sur l’autre. A l’aube, voyant qu’elle n’arriverait à rien de plus avec cet homme borné, Lilith s’écarta d’Adam et appela Dieu pour qu’il impose sa volonté. Elle prononça son nom imprononçable :

« Ioh’évohé ! Ioh’évohé ! »

Dieu refusa de répondre. C’était le septième jour et il se reposait.

 

Se sentant trahie par son créateur, Lilith s’envola dans les airs et quitta Gan Edinu. Elle venait de comprendre, avec amertume, que si tel était le sommet de la Création conçu par Dieu, aucune femme ne pourrait aimer ce monde-là. De plus, quelle raison avait-elle désormais d’adorer un Dieu pareil ? Aucune.

 

Le huitième jour, Dieu vint enfin voir ce qui se passait à Gan Edinu. Adam lui raconta sa querelle avec Lilith et lui dit qu’elle était partie.

 

A partir de là, tout devint très compliqué.

 

Si Dieu avait vraiment été tout-puissant, rien de ce qui s’en suivit ne serait arrivé. Il aurait imposé à Lilith d’obéir à Adam. Ou il aurait obligé Adam à être équanime envers Lilith. Ou il les aurait simplement fait disparaître tous les deux de la Création et la Terre aurait poursuivi son destin paisible sans ces êtres indisciplinés et querelleurs. Mais il ne fit rien de tout cela. Il se mit en colère, signe flagrant d’impuissance s’il en est.

 

Ne daignant pas affronter lui-même Lilith la rebelle, il lui envoya trois anges pour la convaincre de revenir, mais en vain. Elle ne voulait plus obéir à un Dieu comme lui. De dépit, pour la punir, il lança sur elle un sort d’une cruauté effroyable : tous ses enfants mourraient. Mais même cela ne la fit pas fléchir. Au contraire.

 

Lilith rencontra Samaël, l’Adversaire de Dieu, le plus puissant de tous les démons. Il tomba aussitôt amoureux d’elle et elle de lui. Parce qu’il l’aimait telle qu’elle était, il la considéra aussitôt comme son égale. Parce qu’il était un démon, il aimait le plaisir de la chair. Lilith et Samaël devinrent des amants passionnés. Samaël acceptait volontiers n’importe quelle position pour faire l’amour avec elle. Lors de leurs ébats insatiables, ils faisaient tous les deux montre d’une imagination sans limite à ce sujet. Et parce que les démons étaient des êtres d’une intelligence supérieure, ils ne confondaient pas l’amour et le sexe. Lilith et Samaël trouvaient ainsi tous les deux naturel d’avoir autant d’autres partenaires qu’ils le voulaient sans que cela n’affaiblisse leur amour.

 

Entre temps, voyant que Lilith ne se soumettrait jamais à Adam – et pour que ce dernier arrête enfin ses récriminations geignardes – Dieu créa une autre femme mais, cette fois, à partir de la chair d’Adam.

 

Dieu dit alors à Adam :

« Vois cette nouvelle femme. Elle est née de toi. Elle aura moins de force que toi. Elle n’aimera que toi. Elle te sera soumise en tout. En échange, tu auras une responsabilité envers elle. Celle de la chérir, de la protéger et de la respecter. Pour te rappeler à jamais que cet être faible a cependant une origine aussi divine que la tienne, son nom sera formé des trois dernières syllabes de mon propre nom : Evohé. Vous pourrez vivre et vous multiplier à Gan Edinu où vous ne manquerez jamais de rien, à condition que plus rien ne change désormais. Il vous faudra choisir entre le Paradis et l’Eveil. C’est pourquoi la seule chose qui vous est interdite, c’est de cueillir le Fruit de la Connaissance. »

 

Adam fut satisfait. Il avait exactement ce qu’il désirait : une femme qu’il pouvait dominer et qui devrait lui obéir en tout. Quant à la responsabilité que lui avait confié Dieu, il n’y prêta même pas attention. Sans plus attendre, il disposa du corps d’Evohé à sa volonté et l’obligea à faire tout ce qui lui plaisait, à commencer par ce qu’il n’avait pas envie de faire, lui.

 

Samaël apprit à Lilith que Dieu l’avait remplacée auprès d’Adam par Evohé. Ils décidèrent de se venger de cet affront voulu par Dieu. Lilith se mit aussitôt à haïr Evohé, autant que Samaël haïssait Adam. Samaël se rendit à Gan Edinu. Il prit son apparence favorite : celle du Serpent Tentateur. En ces temps-là, le serpent n’était pas un animal rampant et méprisé. Il n’avait pas de crocs à l’intérieur de ses mâchoires, sa langue n’était pas fourchue mais enveloppante et douce. Sa peau n’était pas couverte d’écailles, elle était soyeuse, chaude et glissante. Il n’était qu’érotisme et lubricité : il utilisait son corps, à la fois souple et dur, comme un sexe mâle à deux extrémités, ou comme un sexe femelle en ouvrant sa bouche sans dents. Il connaissait les mots qui éveillent un désir irrépressible. Il séduisit sans peine Evohé, la poussant à trahir Adam. Il la connut charnellement, lui faisant découvrir des plaisirs sans pareil, qu’elle ne soupçonnait même pas. Il la fit ensuite désobéir à Dieu en la poussant à cueillir le Fruit Défendu qui pouvait la rendre libre en lui donnant la Lumière. Mais ni elle ni Adam n’eurent le temps de laisser la Pomme de l’Eveil faire son effet, car Dieu surgit, à peine le fruit cueilli.

 

Furieux du mépris montré par Adam pour Evohé, de l’infidélité d’Evohé envers Adam, et de leur dédain à tous les deux en lui désobéissant, Dieu lança sur eux et sur leur descendance une terrible malédiction.

 

Il les chassa à tout jamais de Gan Edinu et leur ôta l’immortalité. Il créa les maladies et la souffrance. Il alla jusqu’à rendre douloureux l’acte même de donner la vie, pour que chaque femme qui accouche se rappelle la faute d’Evohé.

 

Il obscurcit leur intelligence : il leur fit croire que la nudité était honteuse et le plaisir sexuel, coupable ; il créa les religions, l’intolérance, les superstitions ; il créa le mensonge, l’envie, la jalousie, le besoin de posséder, l’attachement ; il créa l’ego.

 

Comme toute l’espèce humaine allait désormais descendre de ce couple unique, elle fut par nature incestueuse et vouée à la dégénérescence. Les enfants d’Adam et Evohé durent copuler entre eux pour se reproduire. Puis les enfants de leurs enfants. Et ainsi de suite.

 

Dieu n’eut pas besoin d’ajouter à toutes ces plaies l’instinct de domination, le mépris, l’impatience, la colère, la cruauté, la haine, l’esprit de vengeance ou la capacité infinie à faire des erreurs. Tout cela, il l’avait déjà transmis à Adam dès le début en le créant à son image.

 

La malédiction de Dieu poursuivit à jamais la race des humains. Bien peu d’entre eux parvinrent à y échapper, même partiellement. On les appela des sages, ou des saints, ou des illuminés.

 

Samaël et Lilith s’acharnèrent, eux aussi, sur la descendance d’Adam et Evohé. Lilith hanta les cauchemars des enfants. Elle aimait à provoquer leur mort en bas âge, pour les dévorer et faire souffrir leurs mères. Elle fit mourir une multitude de femmes en couche. Elle vint exciter les hommes mariés en leur soufflant des pensées lascives d’adultère, soit pendant leur sommeil, soit lorsqu’ils étaient éveillés, ce qui les faisaient se masturber. Elle fit de même avec ceux qui désiraient en vain une femme inaccessible. Lorsqu’ils répandaient leur semence dans leur couche ou sur le sol, elle la buvait et elle enfantait des démons.

 

Parce qu’elle avait refusé de se soumettre à la domination d’Adam et à la volonté de Dieu, Lilith devint la divinité glorifiée par toutes les femmes qui voulaient vivre libres. Pendant des siècles, ses adoratrices furent persécutées, suppliciées et brûlées par les hommes, à commencer par ceux qui étaient censés apporter, plus que n’importe qui, des paroles d’amour et d’élévation : les représentants de Dieu eux-mêmes, prêtres et autres abbés.

 

On appela ces femmes libres les sorcières. Comme Dieu les avait abandonnées et que le Diable les avait toujours aimées, elles vouèrent toute leur haine aux hommes et tout leur amour au Diable.

 

Et à Lilith, leur reine.

 

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Pendant des millénaires, les descendants d’Eve et les adeptes de Lilith se combattirent dans une guerre sans merci.

 

Les premiers essayaient de l’emporter de façon ouverte, impitoyable et brutale. Ils tentèrent d’éradiquer par tous les moyens tous ceux qui étaient soupçonnés de posséder le moindre pouvoir surnaturel. Ils déployèrent une imagination sans limite pour leur faire subir les tortures les plus effroyables. Du moins, quand ils n’étaient pas occupés à se détruire entre eux, ce qu’ils faisaient le plus clair de leur temps.

 

Les seconds préféraient frapper dans l’ombre. Ils se rencontraient en secret, procédaient à des actes innommables, déployaient une cruauté sans borne à l’égard de ceux qu’ils combattaient – après tout, eux aussi descendaient d’Adam le Maudit. Ils jetaient des sorts à leurs victimes qui perdaient soudain la raison, étaient frappés de tous les maux, mouraient subitement sans que l’on sache trop pourquoi.

 

Les uns comme les autres démontrèrent sans relâche que, de toutes les créatures peuplant la Terre, il ne pouvait pas y avoir plus inhumain qu’un humain, quel que soit son camp, tant il est vrai que la haine se nourrit de la haine.

 

Avec l’apparition puis la montée en puissance de l’esprit rationnel, ceux qui pensaient avoir été les victimes d’un sortilège furent de plus en plus souvent raillés par ceux qui n’y croyaient pas.

 

Certains disent que ce sont les sorciers eux-mêmes qui ont fait croire à l’inexistence de leurs pouvoirs. D’autres sont convaincus que tous les mythes et toutes les religions ont été créés par l’homme pour tenter de donner un sens à la vie, en prêtant à des forces supérieures la responsabilité de son destin erratique.

 

Chez certaines peuplades, les deux lignées ont vécu en harmonie au travers des siècles, chacune bénéficiant des avantages que l’autre pouvait lui procurer. Mais pour tous les autres, les affrontements ont été innombrables depuis l’origine des temps. De très nombreux récits les relatent un peu partout à la surface de la Terre, quelles que soient les cultures ou les croyances religieuses des protagonistes concernés. La plupart ont eu une issue violente et tragique, où les vaincus ont payé leur défaite de leur vie. Rares sont ceux qui se sont mieux terminés, car l’amour est rare et seul l’amour peut vaincre la haine.

 

L’histoire des Trois Perles de Domérat en est l’une des illustrations les plus récentes. Elle prend ses racines tumultueuses en 1677 et se termine à l’automne de l’an 2000.