LA FEMME PRIMORDIALE

Chapitre premier


La première

 

 

 

Femmes, c’est vous qui tenez entre vos mains le salut du monde.

 

Léon Tolstoï

 

 


 

 

 

Elle s’arrête. Elle tient son ventre énorme à deux mains. Les contractions sont de plus en plus rapprochées. Le soleil est au zénith. La savane semble écrasée par la chaleur étouffante. Pas un souffle d’air.

Shāwaa plisse les yeux et parcourt l’horizon d’un long regard circulaire. Son pelage est sale, envahi par les parasites qui ne lui laissent aucun répit. Elle est épuisée, affamée, assoiffée. Il faut qu’elle trouve un abri. Elle sait que ce qui l’habite va bientôt sortir d’elle. Elle le sent qui bouge. Elle a un peu peur, elle n’a jamais connu une telle situation.

 

Elle a survécu à tant de périls depuis sa naissance. Le pire a été le massacre de son clan par huit fauves affamés. Des lions, un mâle et sept femelles, qui les ont assaillis au petit matin. Bien rares ceux qui ont pu s’enfuir à travers la forêt. Parmi eux, la petite Shāwaa, terrorisée mais indemne. Les autres ont des blessures plus ou moins béantes, qui tachent leur toison de vilaines traînées rouges. Au cours de leur fuite, ils vont presque tous succomber, les uns après les autres, d’hémorragie, d’épuisement, d’infection. Seul un vieux mâle survit. La longue estafilade qui traverse les poils de son dos a fini par cicatriser sans dommage.

Le temps passe. Le vieux accompagne et protège Shāwaa, l’aidant à trouver de la nourriture, lui apprenant à se cacher au moindre signe de danger. Pour autant, il se montre plutôt distant, parfois même agressif. Jusqu’au jour où elle est atteinte d’un mal incompréhensible.

À chaque nouvelle lune, du sang coule entre ses jambes.

Son corps se transforme. Des mamelles poussent sous ses deux tétons, jusque là minuscules. Elles gonflent comme deux gros fruits ronds.

Le mâle semble perturbé. Son regard sur elle devient différent. Son comportement change. Il renifle bruyamment quand il s’approche d’elle, secouant sa crinière blanche et retroussant ses babines. Il pousse des petits cris rauques. Il lui offre les plus beaux fruits qu’il trouve. Il passe des heures à l’épouiller, s’attardant sur son ventre et ses cuisses plus que de coutume. Il joue avec elle, comme si lui-même était redevenu jeune. Il veille sur son sommeil, se contentant de rares moments de somnolence.

Shāwaa est enchantée par autant d’attentions.

Jusqu’au soir où tout bascule.

Alors qu’elle marche à quelques pas devant lui, se baissant régulièrement pour ramasser quelques racines tendres à grignoter, soudain, il se jette sur son dos, la fait tomber à quatre pattes, mord son cou en grognant. Shāwaa, paralysée par la surprise, pense fugitivement qu’il s’agit d’un nouveau jeu. Mais elle sent quelque chose de dur comme un os remonter entre ses cuisses et la pénétrer douloureusement. Elle pousse un cri suraigu, essaie de se débattre. Il la serre encore plus fermement. L’os pilonne de plus belle ses entrailles, au rythme convulsif des hanches du primate qui halète très fort. Il exhale un long râle en se raidissant et se retire, aussi brutalement qu’il l’a prise.

Shāwaa, perplexe, reste encore un moment sans oser bouger, toujours à quatre pattes, bras et jambes écartés. Quelque chose coule doucement sur les poils de ses cuisses. Elle cherche le mâle des yeux.

Il est à quelques pas, roulé par terre, endormi. Il ronfle.

Shāwaa se redresse lentement. Son pubis est douloureux et saigne un peu. Pourquoi lui a-t-il fait mal ? Pourquoi l’a-t-il attaquée ? Cache-t-il dans sa toison épaisse l’os qu’il a enfoncé en elle ? Va-t-il l’agresser à nouveau pendant qu’elle dormira ? Elle avance de deux pas vers lui, recule d’autant, avance à nouveau en levant haut ses bras, fait semblant de le mordre, recule et finit par s’asseoir, indécise. Du bout des doigts, elle touche le liquide blanchâtre qui sèche déjà sur ses cuisses. Elle porte la main contre ses narines, hume l’odeur inconnue. Est-ce de la moelle qui a coulé de l’os ? Non, la moelle, elle en a déjà mangé et ça, c’est différent. Elle lèche ses doigts, fronce les sourcils, plisse le nez. Le goût est acre, un peu écoeurant.

Elle regarde le vieux mâle assoupi. Impossible de lui faire confiance, désormais. Il faut qu’elle profite de son sommeil pour le semer à jamais. Elle se lève d’un bond, commence à s’éloigner rapidement puis se ravise. C’est un pisteur redoutable. Il la retrouvera. Il sera en colère. Il lui fera mal. Peut-être même qu’il la tuera.

Elle revient près de lui.

Il n’y a qu’une seule solution pour éliminer la menace.

Elle regarde autour d’elle, ramasse une grosse pierre. Elle la soulève à deux mains au-dessus de sa tête et, de toutes ses forces, l’abat sur le crâne du vieux. Les os craquent, le sang gicle, une sorte de bave grise s’épanche lentement. Le corps allongé a un petit soubresaut puis ne bouge plus.

Il ne faut pas qu’elle reste près du cadavre. Avec la chaleur, l’odeur du sang va vite attirer les charognards. Elle n’est pas de taille à leur faire face. Sans un regard en arrière, elle reprend son errance à travers la forêt. Elle sait se débrouiller seule, maintenant. Le vieux lui a au moins transmis ça. Elle se nourrit sans difficulté de fruits et parfois de petits rongeurs ou d’insectes.

Les jours et les nuits s’enchaînent. Les paysages changent. La forêt luxuriante laisse place à la savane à perte de vue.

Elle n’a plus de saignements lors des nouvelles lunes. Son corps grossit. Ses mamelles, déjà rebondies, augmentent encore de volume, au point de lui faire mal. Son ventre gonflé tire sur son dos. Elle comprend vite que ce qui grandit en elle est vivant. Ça bouge. Elle a même vu très nettement un pied minuscule apparaître sous sa peau, à plusieurs reprises.

 

Elle doit trouver un abri. Malgré sa peau sombre et son pelage, le soleil la fait souffrir de plus en plus durement. Et elle ne se sent pas en sécurité dans les hautes herbes, terrain de chasse favori des grands fauves, où tout peut arriver.

Elle ne va pas pouvoir continuer à grossir comme ça indéfiniment. Ce qu’elle porte dans son ventre va bientôt se glisser dehors. Elle le sent, elle le sait. Elle doit mettre un terme temporaire à sa longue dérive, jusqu’à ce qu’elle en soit délivrée. Elle fait une pause, face au soleil, les mains sur les reins.

Une contraction soudaine durcit tout son corps, elle dure, elle dure. Shāwaa tombe à genoux, se plie en deux, tient son ventre. Elle gémit, crispe ses mâchoires. Enfin, ça se calme. Elle respire longuement. À nouveau, elle cherche un refuge des yeux. Le bosquet d’épineux sur sa gauche ? Non. Le petit monticule sur sa droite ? Quelle chance, une termitière. Elle s’en approche, la contourne, ouvre une brèche avec un bout de branche morte. Elle attrape les termites blancs et gras par poignées. Elle les avale avec délice. Voilà qui va lui redonner des forces. Pour couronner ce festin inespéré, elle voit, un peu plus loin, une flaque d’eau croupie. Elle se jette dessus, lape avidement, boit tout ce qu’elle peut, s’asperge le corps et le visage. Bonheur simple.

Elle ne peut pas se reposer près de la mare. Les fauves y viendront dès la nuit tombée. Elle doit s’éloigner. Elle reprend sa marche épuisante. La chaleur transforme l’horizon en volutes troubles. Elle se sent trop lourde. Pas après pas, elle avance difficilement. Elle doit à tout prix trouver un refuge.

Au crépuscule, après des heures interminables, elle atteint un chaos rocheux. Un grand baobab a poussé au milieu des pierres. Avec son tronc énorme et ses branches maigres sans feuilles, il a l’air d’un arbre à l’envers. Shāwaa le contemple, émerveillée par sa beauté. Elle se sent appelée par le géant majestueux. Elle a confusément l’impression qu’il l’attend depuis toujours.

Elle s’approche et caresse l’écorce doucement. À sa base, entre les grosses racines, elle remarque une anfractuosité étroite, y passe la tête lentement. Une cavité se trouve derrière et s’élargit sous l’arbre. Elle est assez spacieuse pour s’y allonger, et même pour y vivre. La tanière parfaite. Et la fraîcheur, enfin. Il y a même de la terre humide, l’eau ne doit pas être loin.

Elle rassemble plusieurs brassées de grandes herbes, se glisse à l’intérieur de sa cache au milieu des racines puissantes, ramène les fagots devant l’ouverture pour l’occulter complètement. Elle s’allonge enfin, pour la première fois depuis trois jours et trois nuits. Elle s’endort sans s’en rendre compte.

Quand elle ouvre à nouveau les yeux, l’obscurité est totale. Elle sent quelque chose d’étrange se passer. De l’eau coule de sa vulve. Pas de l’urine, de l’eau. Beaucoup d’eau. Ça ne fait pas mal. Elle regarde la flaque qui s’est formée entre ses cuisses, interloquée. Une nouvelle série de contractions la tétanise de douleur. Elle se lève, cherche une position qui la soulage. Elle s’accroupit en écartant largement ses cuisses, les fesses sur les talons, le dos droit, les mains sur son ventre dur secoué de spasmes. Elle n’ose pas crier, il y a peut-être des prédateurs tout près. L’herbe fraîchement cueillie peut suffire à masquer son odeur mais elle ne doit surtout pas faire un bruit.

Les premières lueurs de l’aube filtrent à travers les fagots. Elle sent quelque chose appuyer très fort de l’intérieur sur les os de son bassin, puis sur sa vulve. C’est ce qu’elle porte en elle. Ça se fraie un passage. Elle met les mains à la sortie de son vagin. Elle se sent de plus en plus écartelée, même en position accroupie. Les contractions deviennent très douloureuses, il faut qu’elle expulse l’intrus. Elle pousse de toutes ses forces, elle pousse, elle pousse. Ses doigts sentent quelque chose de rond se présenter. Elle n’en peut plus, tant pis pour les fauves, elle lâche un long cri rauque.

 

Comme par miracle, le bébé glisse doucement et se retrouve dans ses mains, inerte et mou. Elle le regarde, à la fois stupéfaite et envahie pour la première fois d’un sentiment étrange : l’amour.

 

Le bébé pousse un petit vagissement, agite faiblement ses membres. Elle le soulève pour le regarder, le lèche pour le nettoyer de son sang. Elle remarque seulement alors le cordon qui le relie encore à elle.

Elle sent à nouveau que quelque chose veut sortir de son ventre. Elle pousse et à son plus grand soulagement, cette fois, elle a beaucoup moins mal. Le placenta expulsé tombe à ses pieds dans un bruit liquide. Elle se demande comment libérer le bébé de cette excroissance encombrante.

Il entrouvre les yeux comme s’il sortait d’un profond sommeil, les referme, gémit. Elle le lèche encore puis le colle contre son sein gauche. Il ouvre la bouche en dodelinant de la tête, trouve le téton, l’aspire, tète goulûment. Shāwaa sent une onde de plaisir la traverser.

Elle rit et pleure en même temps. Elle le serre tendrement pendant qu’il se nourrit.

 

Comme toutes les mères, elle sent confusément que la naissance de son nourrisson va transformer sa vie à jamais. Elle se dit que rien d’autre au monde ne compte que ce bébé. Elle ne sait pas à quel point.

 

Comment le pourrait-elle…

 

Sa fille est née avec une mutation génétique subtile, qui l’a rendue différente du reste de sa lignée. Légèrement mais irrémédiablement différente. Une différence qu’elle va léguer à sa descendance. Une différence qui va bouleverser la planète tout entière en moins de deux mille siècles. Une différence qui fait d’elle quelqu’un d’unique.

 

Elle n’est plus une femelle d’hominiens comme toutes celles qui l’ont précédée.

Elle est une femme.

La première femme.

 

La première.