Ce qu’il y a de meilleur
dans les religion, ce sont leurs hérétiques.
Friedrich Nietzsche
Les avenues de la rêverie
sont la promenade préférée du diable.
Julien Green
Nous somme revenues vers le Vieux Port en marchant tranquillement. [...]
Nous avons commandé chacune une salade. Après le speed de ces derniers jours, être là, assises toutes les deux au soleil, face aux bateaux de plaisance, avec plein de gens insouciants autour de nous, me semblait tout simplement délicieux. Et le fait que ma voisine de table soit une sorcière repentie à l’histoire effrayante dont j’ignorais tout une semaine plus tôt ne changeait rien à ma sensation douce de banalité réconfortante et tellement reposante. Juste deux copines, qui déjeunent sur le Vieux Port, par un beau dimanche de printemps. La vie est belle. Et avec ça, un petit dessert ou deux cafés direct ? Deux cafés et l’addition. Non, laisse, c’est moi qui t’invite, ça me fait plaisir. Cool, quoi.[...]
-
Gabrielle,
comment Samyr peut-il avoir à ce point une double
personnalité – mage machiavélique pour
les uns et protecteur des faibles pour d’autres ?
-
Tu
sais, [...] cette dualité fait partie intégrante
de sa culture. Rappelle-toi qu’il a été
prêtre d’Ishtar, la déesse qui est
autant homme que femme et qui peut donner aussi bien l’amour
que la guerre. D’ailleurs, Ishtar est loin
d’être la seule divinité à
représenter à la fois la vie et la mort,
l’amour et la guerre, le bien et le mal. Même le
Dieu de la Bible est comme ça.
-
Là,
tu exagères un peu, non ? Dieu
représente tout ce qui est bien et Satan tout ce qui est
mal. Ce sont deux entités clairement identifiées.
-
Ca,
c’est le Dieu des chrétiens et s’il a
besoin de
Satan pour justifier son rôle, c’est bien
qu’il est
devenu faible. Je voulais parler de Dieu tel qu’il est
décrit dans l’Ancien Testament. Il dit, dans je ne
sais
plus quel passage : « Je fais la
lumière et je
crée les ténèbres, je fais le bonheur
et je
crée le malheur : c'est moi, le Seigneur, qui fais
tout
cela. ». Là, oui, il est le
Tout-Puissant. Celui qui
a le pouvoir peut l’utiliser autant pour faire le bien que
pour
faire le mal. Chez les chrétiens, cette puissance est
diluée : Dieu est bon, donc s’il y a des
famines, des
guerres et d’autres choses horribles, soit c’est
parce que
Dieu a un dessein caché – « les
voies du
Seigneur sont impénétrables »,
ça
revient à dire que Dieu ne contrôle pas
grand-chose
– soit c’est Satan, l’Adversaire, qui est
responsable
du malheur des hommes, ce qui donne à Satan une position
équivalente à celle de Dieu – et
là encore,
cela signifie que Dieu n’est pas aussi tout-puissant que
ça.
-
Mais
même dans l’Ancien Testament, il y a Satan qui
s’oppose à Dieu.
-
Dans
l’Ancien Testament, Satan n’est qu’un
rebelle, un
contestataire, un libertaire que Dieu domine tout le temps, comme le
montre l’histoire de Job. Dieu joue avec Satan, ils font un
pari
et ce pari, c’est Dieu qui le gagne parce que Job croit,
à
juste titre, que Dieu est bien plus puissant que Satan,
puisqu’il
peut à lui tout seul faire autant de bien que de mal aux
hommes.
Alors, Job dit : « Dieu m’a tout
donné,
Dieu m’a tout repris, que son nom soit
béni ».
Job préfère s’incliner devant Dieu,
dont il
dépend entièrement, que se libérer en
suivant
Satan mais s’exposer ainsi au risque que Dieu le punisse
d’une façon pire encore. En fait, ce
n’est pas la
foi qui le tient, mais la peur. Et il a plus peur de Dieu que de Satan.
- Alors pourquoi les sorcières adorent-elles Satan ?
- Elles adorent avant tout Lilith, parce que c’est l’insoumise qui n’a pas hésité à s’opposer à Dieu alors même que Dieu lui offrait le Paradis mais au prix de sa liberté. Mais elles adorent également Satan, ou Samaël si tu préfères, parce que, comme Lilith, il a préféré sa liberté à la soumission devant un Dieu dominateur et tyrannique.
- Mais Satan, c’est le mal !
- Non, ça c’est ce que disent les zélateurs du Dieu des chrétiens. C’est de la propagande mensongère et réductrice, ni plus, ni moins.
- Gabrielle, tu n’en fais pas un peu trop, là ?
- Sais-tu ce que veut dire le mot « hérésie » ?
- Bien sûr. C’est le nom qu’on donne à une déviance religieuse, non ?
- Ca, c’est le sens que le mot « hérésie » a pris depuis que l’Eglise se l’est approprié. Mais le sens premier de ce mot, c’est le choix, la préférence. Tu te rends compte ? D’un mot synonyme de liberté, l’Eglise a fait une déviance, comme tu dis. Parce que pour les gardiens du dogme, la liberté est la pire des fautes, elle doit être punie de mort par le bûcher. Pour eux, choisir c’est subversif, immoral, criminel,
- Bon, d’accord, les religieux de l’époque étaient sans doute intégristes, et ce n’est pas moi qui vais défendre les horreurs de l’Inquisition. Mais tu ne peux pas généraliser juste parce que le mot hérésie est devenu ce qu’il est.
- Ils ont dévoyé, délibérément, systématiquement, bien d’autres mots. Rappelle-toi ce que je t’ai expliqué sur la Cabale quand tu es venue chez moi : au commencement était le verbe. Les mots sont les briques sur lesquelles le monde est bâti. Les mots sont tout. Celui qui maîtrise les mots domine le monde. Alors, ils ont volé les mots les plus forts et leur ont donné un nouveau sens qui a écrasé l’ancien et qui est devenu le seul connu. Qui se souvient que « catholique » veut dire « universel » ? Et qu’« apocalypse » signifie « révélation » ? Si je te dis : « je rêve d’une paix catholique, ce serait une apocalypse », vas-tu comprendre que cela n’a rien à voir avec le catholicisme mais veut simplement dire : je rêve d’une paix universelle, ce serait une révélation ?
- Je ne sais pas si c’est très convainc…
- Ils ont aussi détourné systématiquement les plus belles idées, rendant sale et honteux tout ce qui est beau : la liberté de penser ? Satan. Vouloir se soigner quand on est malade ? Sorcellerie. Attendre de la vie qu’elle ne soit pas un chemin de souffrance mais de plaisir ? Diabolique. Tiens, justement, sais-tu d’où vient le Diable ?
- Euh… c’est pareil que Satan, non ?
- Le Diable a été créé par l’Eglise au 14e siècle.
- Quoi ?
-
Auparavant,
on l’appelait le Dieu Cornu. Lui, par contre, il remonte
à
la préhistoire et il est commun à toutes les
civilisations de la planète depuis que l’homme
existe,
bien avant toutes les autres religions. Il s’agissait
d’une
personnification de la puissance de la nature,
d’où les
cornes : pour les peuplades primitives, les animaux qui
symbolisaient le mieux la puissance, et aussi la fertilité,
étaient les taureaux, les aurochs ou leur
équivalent
d’une région du globe à une autre. On
rendait
hommage aux forces et aux bienfaits de la nature en honorant ce Dieu
Cornu. Et comme la plupart des autres divinités anciennes,
le
Dieu Cornu était à la fois une force du bien et
du mal,
parce que la nature n’est ni bonne ni mauvaise.
C’est lui
que Michel-Ange a représenté avec sa sculpture de
Moïse dont le front porte deux cornes, lui
qu’adoraient les
habitants de la Crète antique, lui qui a inspiré
les
casques ornés de cornes dans un nombre incalculable de
contrées sur tous les continents habités de la
Terre. La
lettre A, qui commence tous les alphabets, est un vestige de ce culte
universel : c’est le dessin d’une
tête de
taureau, parfaitement reconnaissable même si la
tête
s’est mise bizarrement à l’envers avec
le temps dans
l’alphabet que nous utilisons. Elle était
à
l’endroit chez les Egyptiens, à la fois
à
l’endroit et à l’envers dans
l’aleph de
l’alphabet hébreu et couchée sur le
côté dans l’alpha grec. Quand le
christianisme,
pourtant le plus généreux des messages
à son
apparition, s’est transformé en dogme et en force
de
domination, les paysans, les gens proches de la terre ont
continué à adorer le Dieu Cornu, mais en
cachette.
L’Eglise n’a pas supporté cette atteinte
à
son pouvoir, ce risque de fragilisation. Elle a appelé ces
rites
des sabbats, parce que le mot faisait penser au shabbat des Juifs, qui
étaient unanimement méprisés
à
l’époque. Et elle a décrit le Dieu
Cornu comme un
être hideux pour effrayer les imaginations,
généralement un bouc puant couvert de vermine,
puis
l’a nommé
« diable », qui veut dire
« ce qui oppose » en grec. Par
réaction,
le peuple des sorciers en a fait un symbole, un ciment de sa
liberté. Et au grand dam de l’Eglise, Diabolos,
celui qui
oppose, est devenu Symbolos, celui qui rassemble.
Une fois encore, je suis restée sidérée par la facilité et la cohérence avec lesquelles Gabrielle reliait sans effort n’importe quel détail de la vie quotidienne à tout cet entrelacs de traditions immémoriales, de spiritualité ancrée sur l’humanité et de la richesse qu’elle voyait derrière chaque mot. J’ai eu la sensation de percevoir fugitivement ce qu’elle entendait par le fait qu’elle vivait dans des mondes que je ne soupçonnais pas en dehors de celui qui m’était familier. Personne autant qu’elle, à l’exception peut-être de Charlie à certains moments, ne m’avait donné autant l’impression d’être à tout moment connecté avec l’univers tout entier, en équilibre parfait entre le passé, le présent et le futur.
Avant de la rencontrer, j’aurais dit sans hésiter qu’une sorcière n’était rien d’autre qu’une pauvre folle superstitieuse, pratiquant des rituels aussi immondes que ridicules. Gabrielle était à l’opposé total de cette caricature qui me montrait à quel point mes propres limitations et mon ignorance m’avaient occulté tout un pan de l’humanité. D’un autre côté, il devait y avoir aussi des sorcières bien moins lumineuses qu’elles, et certainement quelques cas pathologiques.
-
Gabrielle, est-ce
que toutes les sorcières sont comme toi ?
-
Que veux-tu
dire ? Comment ça, comme moi ?
-
Comme tu es
là : consciente en permanence de tout ce qui a fait
le monde tel qu’il est et, en même temps, ouverte
à tout, avec cette lueur intérieure et cette
générosité sans limite
malgré tout ce qu’ont subi tes aïeules et
tout ce que tu as vécu aussi.
-
Sans
limite, je ne sais pas. Merci de me prêter autant de
qualités mais vraiment, je n’ai pas
l’impression d’être si
différente de bien d’autres humains,
qu’ils pratiquent la sorcellerie ou pas. Les quelques
connaissances que j’ai, n’importe qui
d’autre peut les acquérir, elles ne sont pas
cachées à part par ses propres
oeillères, il suffit de vouloir les voir. Ce n’est
pas parce que j’ai été
élevée comme une sorcière que je les
ai apprises, à l’exception de quelques rituels
particuliers, bien sûr, mais ce n’est pas de
ceux-là que tu parles puisque de toutes façons je
ne t’en ai rien dit.
- Quand même, tu as beau dire, tu n’as rien d’une personne ordinaire. Comment sont les autres sorcières ? Ont-elles toutes cette ouverture que tu manifestes en permanence, même lorsque tu critiques aussi sévèrement ce qui te semble mauvais ?
-
Il y a chez les
sorcières des personnes comme moi. Elles sont les
héritières de la tradition la plus ancestrale,
celle qui se sert de tout ce qu’offre la nature pour aider et
pour soulager tous ceux qui leur en font la demande.
- A ta façon de le dire, tu sous-entend qu’il y a aussi d’autres sorcières ou sorciers qui sont bien moins humanistes.
-
C’est
vrai. Les plus dangereux sont à la fois très
instruits et très remontés contre les descendants
d’Eve. Ils sont comme des fauves impitoyables pour leurs
ennemis – ceux qui les persécutent depuis toujours
mais également tous ceux qui sont dans le même
camp qu’eux ou qui les entourent de près ou de
loin. Plusieurs de mes ancêtres étaient de
ceux-là [...]. Leur sauvagerie était effroyable.
Ma mère… oui, ma mère aussi fait
partie de ceux dont le savoir immense rend la haine encore plus
redoutable. Et comme le sont les fauves, ils sont en même
temps d’une tendresse sans limite pour leurs proches, comme
ma mère l’a toujours été
pour moi [...]. Et puis, il y a toutes celles qui n’ont
retenu de leur enseignement que le premier degré le plus
noir et non le symbole subtil. Celles-là sont mauvaises par
ignorance, elles aiment faire souffrir. Elles ne voient en
Samaël que la représentation du Mal, alors
qu’il incarne tellement de choses plus riches. Elles font
honte à tout leur peuple en se comportant de
façon aussi inculte.
- Les livres d’histoire et les journaux nous montrent que bien des non-sorciers ne valent pas mieux.
-
Oui,
c’est vrai, il y a les mêmes dérives
chez ceux de l’autre camp, ceux de ton monde à
toi, dont je fais également partie désormais,
ceux qui décident qu’il est juste de massacrer
leurs semblables au nom d’une religion qui prêche
l’amour ou d’un Dieu soi-disant plein de
bonté. La ligne de partage entre le bien et le mal
n’a rien à voir avec celle qui sépare
les sorcières des autres. J’ai vu des sabbats
effrayants et d’autres d’une
sérénité sans limite. J’ai
entendu dans des églises chrétiennes des
prêches haineux et d’autres emplis
d’amour vrai. Je vais te dire : ce qui me
définit vraiment, c’est que je suis depuis
toujours une hérétique, au sens premier que tu
connais maintenant.
-
Tu veux dire que
tu choisis ta vie.
-
C’est
ça. Je ne suis dépendante d’aucun dogme
et pas même de mon passé, dont je ne renie rien,
quelles qu’aient été mes erreurs ou
même mes fautes. Je décide de ma route en fonction
de ce qui me semble le mieux pour moi et pour mon fils. Chacun de mes
pas, chacune de mes rencontres me construit. Je n’ai ni dieu
ni maître, comme disent les anarchistes. Ma
liberté, ce qui m’a sauvée des
ténèbres et me fait avancer, c’est
l’hérésie. Je n’ai pas
toujours été celle que je suis
aujourd’hui. J’ai été
l’une de ces sorcières habitées
uniquement par le Mal quand je n’écoutais que mon
corps. Une seule rencontre a suffi à ouvrir mon
cœur.