978-2-36782-008-8

LA FEMME PRIMORDIALE

Chapitre 14


L’arbre inversé

 

 

 

L’homme est une plante céleste, ce qui signifie qu’il est identique à un arbre inversé, dont les racines tendent vers le ciel et les branches s’abaissent vers la terre.

 

Platon

 


 

 

 

Le micocoulier allongea imperceptiblement l’une de ses racines. Elle aspira doucement un peu d’humidité des profondeurs du sol pierreux, absorbant par osmose une quantité microscopique de magnésium et autres sels minéraux. Immédiatement, les vaisseaux firent remonter le précieux breuvage vers la surface, puis le long du tronc puissant. Au niveau où l’arbre s’ouvrait comme une main en cinq branches maîtresses, la sève suivit le canal qui courait sous l’écorce de l’une d’entre elles, jusqu’à l’extrémité la plus fine où une feuille venait de s’étirer sous le soleil. La chlorophylle verdit un peu plus sous l’effet conjugué de l’énergie lumineuse et de l’afflux de la liqueur vitale. Deux mésanges charbonnières se posèrent quelques secondes près de la feuille, attirées par le rayonnement particulier qui en émanait. Puis elles s’envolèrent dans un bruissement d’ailes.

En équilibre parfait entre le ciel et la terre, l’arbre murmura sous la caresse du vent léger pendant qu’une colonne de fourmis grattait délicieusement l’une de ses radicelles. Si la terre avait été aussi transparente que l’air, le micocoulier serait apparu comme personne ne pouvait le voir : un ensemble à la symétrie harmonieuse dont le centre était le point de sortie du sol, comme si la partie souterraine était le reflet de la partie aérienne sur la surface lisse de l’eau d’un lac serein. Les racines ressemblaient aux branches et les branches aux racines. La principale différence d’aspect entre le bas et le haut résidait dans le fait que le réseau des racines n’avait aucune feuille et restait blanc en permanence à cause de l’absence de lumière. Et, bien sûr, la fonction des racines n’était pas la même que celle des branches. Les unes prenaient dans l’obscurité ce qui allait permettre aux autres de s’épanouir dans la lumière. Les terminaisons aériennes envoyaient aux souterraines les messages de leurs besoins.

 

La vie allait du bas vers le haut. Le savoir allait du haut vers le bas. 

 

L’écorce craqua de façon imperceptible le long d’une faille verticale d’une vingtaine de centimètres. Seul le lierre amical qui grimpait à proximité s’en rendit compte. L’arbre était en croissance permanente et avait régulièrement besoin d’étirer son épiderme rugueux.

À quelques mètres de là, deux êtres sans racines étaient allongés sur le sol herbeux. Deux humains, l’un au-dessus de l’autre. Le micocoulier percevait leur présence, comme celle de tout ce qui l’entourait jusqu’au delà de l’horizon. Cela ne voulait pas dire qu’il éprouvait des sentiments. Mais il sentait ce qui était vivant et ce qui ne l’était pas. Pour lui, les animaux étaient des sortes d’arbres étranges, qui ne plantaient leurs racines nulle part et qui s’agitaient-au dessus de la surface nourricière, même quand il n’y avait pas de vent. Peut-être avaient-ils besoin de ces accès de frénésie pour se nourrir.

Au moins, les humains qui se trouvaient à ses pieds n’avaient pas de comportement hostile envers lui, comme cet autre qui, quelques dizaines d’années auparavant, avait enfoncé sans raison compréhensible une sorte de griffe effilée dans son écorce pour y taillader un dessin étrange, malgré ses protestations silencieuses. Il en avait toujours la cicatrice. Avec le temps, elle s’était élevée de quelques mètres.

 

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Nous faisions l’amour sur le gazon, au pied du micocoulier. J’étais allongé sur le dos, mes pieds vers l’arbre. Elle était à califourchon sur moi et elle ondulait lentement, le visage vers le ciel. Quand elle relevait les bras, ils semblaient devenir deux branches qui se mêlaient aux vraies, dans la lumière éblouissante du soleil qui traversait les feuilles nouvelles. Elle était la partie aérienne de l’arbre et moi, j’en étais les racines. J’ai planté mes doigts dans la terre, comme pour en aspirer les fluides vitaux que je faisais remonter en elle, à travers mon sexe enfoncé dans son tronc.

J’ai eu la sensation que l’arbre nous observait et qu’il partageait avec nous un peu de l’énergie qui l’habitait. À quelques mètres de hauteur, l’écorce portait les vestiges d’un cœur gravé grossièrement au couteau. Quelqu’un, des décennies auparavant, s’était tenu à l’endroit où nous nous trouvions. Peut-être était-il accompagné d’une femme et avaient-ils fait l’amour, eux aussi, à l’ombre du micocoulier. Ou peut-être était-ce un homme seul, qui avait représenté en coups maladroits les entailles qui déchiraient son propre cœur solitaire.

Deux mésanges charbonnières nous frôlèrent dans un bruissement d’ailes.

 

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Une nouvelle feuille requit quelques gouttes d’énergie. Une autre radicelle se chargea d’emprunter au sol les nutriments qui lui seraient rendus plus tard. L’arbre n’était qu’un lieu de passage entre la terre et le ciel, dont la puissante structure renvoyait au sol tout ce qu’elle lui prenait pour vivre, en un cycle permanent où rien ne se perdait.

 

À la différence des êtres sans racines, il n’avait pas besoin de détruire des vies pour maintenir la sienne. Le concept même de prédation lui était totalement inconcevable. Pourquoi les êtres sans racines devaient-ils détruire pour survivre ? Pourquoi dépensaient-ils autant d’énergie ? Au bout du compte, ils parvenaient toujours à trouver l’équilibre ultime en s’immobilisant définitivement et en rendant au sol tout ce qui les constituait.

 

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Je ne bougeais plus du tout, à l’exception de petite pressions de mes doigts sur le sol. J’avais l’impression de faire partie de la terre, de partager mes racines avec celles de l’arbre. Je sentais le plaisir venir.

Elle le sentait aussi. Elle soupirait de plus en plus fort, dressée au-dessus de moi. Sa cambrure se confondait avec celle de l’une des branches maîtresses. J’aurais juré qu’un lierre remontait entre ses seins et que des feuilles jaillissaient au bout de ses doigts.

Nimbée d’un halo doré, elle me semblait, plus que jamais, être une déesse élémentale.

Elle tourna son visage vers moi.

Tous ses traits appelaient la décharge ultime.

La sève libératrice a jailli depuis le plus profond de moi jusqu’au plus haut d’elle.

 

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L’arbre sentit l’orgasme. Et tous les arbres autour de lui. Il émit une douce fragrance qui enveloppa les humains d’un brouillard invisible et éphémère.

 

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J’eus la vision fugitive que le sol avait disparu et que nous flottions tous les deux, au-dessus de l’image inversée de l’arbre. Les ramifications paraissaient parcourues de pulsations au rythme de nos cœurs. À chaque fois que les feuilles tout en haut en avaient besoin, les racines leur envoyaient tout ce qui leur était nécessaire pour se nourrir des rayons du soleil.

Et, à l’instant présent, elles m’envoyaient également un flux léger d’énergie pure qui remontait à travers le sol jusqu’à mes doigts, toujours plantés dans la terre. Je sentais un doux fourmillement parcourir tout mon corps et remonter ensuite dans celui de ma compagne jusqu’au bout de ses doigts, jusqu’au bout de ses branches.

En retour, nos extases fusionnées repartaient vers la terre et se propageaient en ondes lentes et douces par le réseau des radicelles entremêlées, d’arbre en arbre, partout aux alentours jusqu’au delà de l’horizon. Nous n’étions plus qu’un seul organisme vivant, aux terminaisons végétales frémissantes, celles qui s’enfonçaient au cœur de la Terre comme celles qui se dressaient sous la caresse du Soleil.

J’ai vu des milliers d’autres couples autour de la planète qui venaient de jouir en même temps que nous, au pied d’autres arbres. Nous étions tous conscients de notre lien, de notre vie, de notre amour.

 

L’arbre était l’axe du monde.

 

La vie allait du bas vers le haut. Le savoir allait du haut vers le bas.